De mémoire et d’histoire

Introduction[Notice]

  • Luca Sollai

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  • Luca Sollai
    Université de Montréal, Canada

Cette citation montre en peu de mots tout le potentiel d’opposition entre l’histoire et la mémoire, deux éléments ayant souvent une relation conflictuelle notamment depuis la Seconde Guerre mondiale. Depuis les années 1970, particulièrement en France, les pratiques mémorielles et commémoratives sont légion et ont grandement joué un rôle dans l’affirmation d’une mémoire collective. De nos jours, comme l’explique Philippe Joutard, tout est mémoire. En 2012, Google relevait « près de 80 000 références à la mémoire collective » et « une alerte mémoire et histoire » a été créée sur ce même moteur de recherche au début de l’année 2011, ajoutant chaque jour quelques références, souvent multiples. Par le fruit de ses réflexions sur le phénomène mémoriel, l’historien Enzo Traverso révèle que « la mémoire structure les identités sociales en les inscrivant dans une continuité historique et en leur donnant un sens, c’est-à-dire un contenu et une direction. Partout et toujours, les sociétés humaines ont possédé une mémoire collective et l’ont entretenue par des rites, des cérémonies, voire des politiques. » C’est cependant seulement à partir des années 1970 que la mémoire est devenue un sujet d’étude et de débat dans les sciences sociales, puisque la pratique mémorielle a changé d’objet durant le vingtième siècle. Elle est passée des pratiques traditionnelles liées à la religion avec la commémoration des morts vers une commémoration des valeurs laïques du XIXe siècle, telles que la défense des principes éthiques et politiques, ou la célébration d’évènements fondateurs. Ces nouvelles pratiques mémorielles (et leurs sujets) ont pris une place centrale dans le débat public puisque bien qu’elles puissent traiter d’évènements qui datent de plusieurs décennies ou siècles, les réflexions sur l’interprétation du passé demeurent essentielles. Ces réflexions ont entrainé une phase nouvelle de la relation entre histoire et mémoire qui avait comme point de départ la distinction épistémologique apportée par Pierre Nora : « La mémoire collective, globalisante et sans frontière, floue et téléscopante, relève de la croyance qui n’assimile que ce qui la conforte elle-même. La mémoire historique analytique et critique, précise et distincte relève de la raison qui instruit sans convaincre. » À partir de cette différenciation épistémologique de Nora, la conceptualisation d’une opposition entre mémoire et histoire s’est développée durant les décennies suivantes. Un des éléments qui contribue à la pratique mémorielle de manière indirecte dans cette opposition est la centralité de la Shoah comme métaphore « du XXe siècle comme âge des guerres, des totalitarismes, des génocides et des crimes, [qui] a donné naissance à une figure nouvelle, celle du témoin. » La centralité du témoin comme porteur de souvenir a remis en question l’analyse historique traditionnelle menée par l’historien. Effectivement, le témoin peut amener des éléments de connaissance factuelle inaccessibles par d’autres sources plus classiques et aussi aider l’historien à restituer la qualité d’une expérience historique, dont le témoin a été un protagoniste direct. Lors des décennies suivantes, la description épistémologique de la mémoire et celle de l’histoire ont évolué, se libérant au moins partiellement de son antinomie. En effet, certains auteurs perçoivent des influences réciproques entre ces deux entités, car elles « peuvent être parfois en conflit, mais elles ont besoin l’une de l’autre. » Gérard Noiriel poursuit : Le conflit entre mémoire et histoire est continuellement réaffirmé ; on peut penser au récent débat sur le déboulonnement de certaines statues célébrant quelques personnages controversés du passé. Les historiens et historiennes ont un rôle à jouer dans ces débats de société ; ils peuvent par leurs analyses apporter des précisions, des nuances, voire même des éléments nouveaux en vulgarisant l’état des lieux historiographique. Les statues, ou …

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