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INTRODUCTION

L’adolescence est une période de transition dans la vie d’un individu qui se traduit par un remaniement des relations avec les parents pouvant les conflictualiser davantage (Atger, 2007; Soulignac et al., 2007). En effet, l’influence active de l’adolescent sur ses parents s’accroit et il bouscule les repères et les limites familiales établies, dans sa recherche d’identité et d’autonomie. Il adopte souvent des comportements à risques, comme la consommation de substances, qui pourraient être interprétés comme une remise en cause des règles et des valeurs familiales (Buelga et Musitu, 2006). Il arrive souvent que la consommation de drogues de l’adolescent crée des conflits familiaux, que le jeune tente de fuir ensuite, en consommant de nouveau (Brunelle et al., 2002). Si la qualité de la relation parent-adolescent est considérée, par certains, comme le principal facteur de l’entrée dans une consommation problématique de substances, il est clair que le vécu négatif de la relation avec ses parents en est pour quelque chose aussi dans la régularité de l’utilisation de substances par l’adolescent (Brunelle et al., 2002).

La présente étude approfondit une précédente (Hatta et al., sous presse) qui s’est penchée sur le vécu des parents, de l’influence (sur eux) de leur adolescent qui consomme des substances en Belgique et au Togo. En effet, les résultats de cette étude suggèrent que le comportement des adolescents qui consomment des substances influence le vécu des parents et leurs pratiques éducatives. Aussi, même si l’influence qu’a l’adolescent consommateur de substances acquiert des significations essentiellement négatives pour les parents, il s’avère que le rôle de la consommation de substances dans cette influence peut être différemment perçu chez les parents belges et chez leurs homologues du Togo. Par exemple, pendant que certains parents du Togo rattachent tout de suite l'influence difficile de l’adolescent à une consommation de substances réelle ou supposée, en Belgique, la consommation de substances peut être reléguée au second plan. Il a été également noté une plus forte tendance à l’attribution causale extérieure chez les parents du Togo, qui ne semblent espérer le changement chez l’adolescent, alors qu’en Belgique, les parents culpabilisent assez vite et mettent en avant leur responsabilité dans la souffrance de leur adolescent. Bien que la consommation de substances (et ses troubles induits) chez l’adolescent soit une réalité mondiale, il existe des disparités entre la Belgique et le Togo (UNODC, 2020). Cette diversité transculturelle souligne l’importance de considérer les éléments contextuels pour une meilleure explication universelle ou « intégrale » des phénomènes psychologiques de la consommation de substances à l’adolescence.

Avant tout, il est important de rappeler que l’hypothèse de l’influence réciproque entre parents et adolescents a été confirmée depuis longtemps (Brodard et Reicherts, 2007; Cook, 2001) et que l’adolescent est de plus en plus vu comme un partenaire actif de son processus de socialisation (Kuczynski et De Mol, 2015). En effet, le style de réponse adopté par l’adolescent permettrait de prédire les futurs comportements des parents, et inversement (Kochanska et Aksan, 2004). Pour son développement, l’adolescent a besoin de percevoir la possibilité d’influencer son environnement et il a été démontré que dans des états d’anxiété, par exemple, les cognitions de contrôle avaient un effet important sur l’activation neuroendocrinienne et sur l’activation de l’inhibition comportementale (Brodard et Reicherts, 2007). Aussi, la capacité de l’adolescent à prendre en compte la perspective de l’autre lui permettrait d’être plus compétent dans la résolution des conflits, par la recherche de solutions constructives aux problèmes (Adalbjarnardottir, 1995; Brodard et Reicherts, 2007).

D’un autre côté, les facteurs familiaux de la consommation de substances chez l’adolescent ne doivent pas être réfléchis uniquement en termes d’attitudes parentales ayant des effets sur l’adolescent, mais plutôt en termes d’interactions mutuelles (Buelga et Musitu, 2006). En ce sens, l’adolescent contribue, au même titre que ses parents, à la construction de l’ambiance favorable ou non à sa consommation de substances. Par ailleurs, la consommation de substances de l’adolescent peut participer à la détérioration de la relation avec les parents ou, au contraire, être une conséquence de la dégradation cette relation (Descamps et Schepens, 2007). En effet, une consommation problématique de substances se développe chez certains jeunes, parce qu’ils ont besoin de s’échapper d’un milieu familial perçu comme négatif ou difficile à vivre (Brunelle et al., 2002). Un haut niveau de critique, d’hostilité, de jugement ou d’émotion, de la part des parents, favorise des rechutes chez les adolescents consommateurs abstinents et, inversement, l’usage de substances du jeune engendre du stress chez les membres de la famille (Cassen et Delile, 2008). Il est clair aujourd’hui que les troubles observés chez l’adolescent qui consomme des substances ne peuvent pas uniquement être considérés comme des conséquences de l’influence des parents; ils sont également à la base de la souffrance psychique des parents (Hatta et al., sous presse).

Aussi, il est connu qu’il existe une co-création par les enfants de leur propre éducation, bien qu’ils ne se sentent toujours pas à même d’influencer leurs parents (De Mol et Buysse, 2008a). Pour cause, l’adolescent, doué de son inhérente agentivité, s'auto-organise, s'autorégule et change indépendamment des forces extérieures, ou sans instructions et directives explicites de l'entourage (Kuczynski et De Mol, 2015). Cependant, la passivité ou la réactivité, la soumission ou les comportements non verbaux, les comportements d'évitement ou d'approche dans des situations stressantes des adolescents sont aussi interprétés comme des actions récompensant ou punissant le comportement du parent.

Par ailleurs, l’examen de la souffrance psychique d’un individu requiert la connaissance du contexte qui lui sert de cadre, et qui nourrit sa représentation du réel et le contenu de son imaginaire. De même, les réalités psychopathologiques ne sont réellement intelligibles qu’à la lumière du contexte culturel dans lequel elles s’expriment (Pewzner-Apeloig, 2005). Dans cette perspective, postulant une diversité des ressources culturelles se référant aux droits, aux permis et aux contraintes transmis aux individus par les lois et les us et coutumes, comment peut-on caractériser l’influence de l’adolescent consommateur de substances sur ses parents dans une approche transculturelle? Par exemple, bien que le cannabis soit un produit illicite en Belgique et au Togo, il existe cependant une différence de représentations de sa consommation dans les deux contextes socioculturels (Hatta et al., sous presse). En effet, au Togo, la consommation de cannabis est considérée comme une activité délinquante, contrairement en Belgique où elle est facilement banalisée, bien qu’étant considérée comme marginale. De plus, il est reconnu de nombreux droits aux enfants et il est prescrit des normes favorisant l'expression de leur autonomie, dans les cultures occidentales (donc en Belgique), de sorte que les parents se retrouvent imposés des contraintes qui limitent le pouvoir qu’ils peuvent exercer sur leurs enfants et qui augmentent le pouvoir des enfants (Kuczynski et De Mol, 2015). En effet, avec le déclin de la société patriarcale, les frontières entre droits et devoirs, entre autonomie et dépendance, entre enfance et âge adulte sont de plus en plus floues. L’avènement de l’individu souverain a bouleversé considérablement les rôles parentaux, la fonction éducative et sa mise en oeuvre dans les sociétés occidentales, conduisant à l’abandon progressif d’une relation verticale d’autorité à sens unique et à l’émergence d’un fonctionnement horizontal démocratique bidirectionnel au sein du système familial (Korff-Sausse, 2008; Mugnier et al., 2014). En Afrique subsaharienne (donc au Togo) par contre, la relation parent-enfant est plus verticale, de sorte que l’enfant a moins de droits et de permis et les devoirs et pouvoirs des parents dans l’éducation de leurs enfants sont très importants, de sorte qu’un enfant en difficultés psychologiques ou sociales témoigne en réalité de l’échec éducatif de ses parents (Cissé et al., 2017).

Postulant l’universalité des phénomènes de consommation des substances et de l’influence de l’adolescent, cette étude transculturelle a pour objectif d’examiner, dans les deux contextes socioculturels (en Belgique et au Togo) où les marges de manoeuvre des adolescents vis-à-vis de leurs parents diffèrent, les expériences vécues des adolescents qui consomment des substances de leurs influences sur leurs parents. Notre entreprise n’est pas à visée comparative, mais elle s’inscrit dans une démarche inductive (exploratoire) transculturelle qui va au-delà de la simple comparaison. Comme Totté (2015) le mentionne, c’est seulement au travers d’une démarche transculturelle qu’il est possible d’approcher en profondeur un phénomène comme l’influence de l’adolescent sur ses parents, phénomène universel qui transcende et qui s’affranchit des considérations purement culturelles particulières. En effet, le transculturalisme est un moyen d’assimilation d’une culture pour la transcender, la transvaser vers d'autres cultures, pour aboutir à quelque chose qui est de l’ordre de la créativité, car le pont établi permet le transvasement dans un sens et son contraire (Bouraoui, 2000). L’ambition de cette étude transculturelle est donc d’investiguer l’influence de l’adolescent sur ses parents, caractérisée par la coexistence de l'unicité et de la multiplicité de ses facettes, sans s’attarder sur la culture.

Nous nous focalisons ici donc sur le vécu ambivalent entre conflit et alliance, entre ententes et tensions, entre complicité et hostilité, entre soutien et rejet, qui caractérise la relation intergénérationnelle entre l’adolescent qui consomme des substances et ses parents. C’est dans ce sens que pour aller plus loin et approfondir l’investigation de ce phénomène d’influence des adolescents consommateurs de substances, nous interrogeons les adolescents eux-mêmes dans cette étude. La pertinence de ce choix réside dans l’idée selon laquelle la perception des adolescents est très importante à prendre en considération lorsqu’il s’agit de traiter des sujets les concernant (Roskam et al., 2008). Autrement, comment les jeunes consommateurs de substances vivent-ils la relation avec leurs parents et quelles représentations ont-ils de leur influence sur leurs parents? Quelle place occupe la consommation de substances dans cette relation aux parents? La question de recherche est donc : comment des adolescents qui consomment des substances psychoactives pensent influencer leurs parents?

MÉTHODE

Analyse phénoménologique interprétative (IPA)

L’IPA (Smith et al., 2009; Smith et Osborn, 2003) a été choisie pour aborder l’expérience intersubjective de coproduction idiosyncratique et interactive de sens. En effet, l’analyse phénoménologique interprétative est une méthode de recherche qualitative dont les fondements épistémologiques s’appuient sur la phénoménologie. La phénoménologie vise à réduire l’expérience à sa structure essentielle et l’IPA étudie comment un phénomène apparaît, le chercheur étant engagé dans un double herméneutique de production de sens de ce même phénomène (Gelin et al., 2015). L’IPA essaie d’accéder au plus près possible de l’expérience personnelle du participant à partir d’une démarche inductive, tout en reconnaissant que ce processus est interprétatif à la fois pour le participant et pour le chercheur (Smith et al., 2009). Ainsi, l’IPA tente de démontrer l’existence et la signification d’un phénomène plutôt que son incidence. L’étude en profondeur des similarités et des singularités entre les participants permet de dégager ce qui est universel dans un phénomène. Smith et al., (2009, 2003) estiment que l’IPA étant une approche idiographique de compréhension d’un phénomène particulier dans un contexte particulier, les études IPA sont conduites sur des échantillons petits et un minimum de trois participants est assez pour atteindre la saturation et accéder à une perspective particulière du phénomène étudié. Même si, à première vue, cette étude transculturelle pourrait laisser penser à une comparaison interculturelle entre la Belgique et le Togo, elle n’en est pas une. La collecte des données dans ces deux pays repose sur la volonté des auteurs de l’inscrire dans une perspective transculturelle. Ainsi, le choix de ces deux pays a été motivé d’abord par leurs différences culturelles, occidentales et d’Afrique subsaharienne, et ensuite par des raisons pratiques et opérationnelles de collecte des données au regard des opportunités de déplacement et de recrutement des participants qui s’offraient aux auteurs.

Échantillon et procédure

Nous avons adopté une posture pragmatique afin de procéder à un échantillonnage raisonné en retenant un certain nombre de critères d’inclusion/exclusion pertinents pour obtenir un échantillon homogène, au regard de la question de recherche (Smith et Osborn, 2003). Le premier critère d’inclusion est celui de la transculturalité, il fallait résider en Belgique ou au Togo et parler la langue française. Pour participer à l’étude, il fallait également être un adolescent de 16 à 18 ans (peu importe le genre) qui consomme des substances (de manière problématique, c’est-à-dire ayant reçu un diagnostic formel) et vivre sous le même toit que ses parents. Étant donné le caractère exploratoire de l’étude, nous nous sommes permis d’être assez souples dans les critères d’exclusion/inclusion des participants. C’est ce qui justifie par exemple, la non-distinction des adolescents en fonction des substances consommées ou de la durée de la consommation.

L’échantillon final de cette étude comprend six adolescents (5 élèves et 1 apprenti) âgés de 16 à 18 ans dont la première moitié réside en Belgique (deux garçons et une fille) et la seconde moitié au Togo (trois garçons). Ils sont tous des polyconsommateurs (alcool, tabac, cannabis) problématiques de substances, c’est-à-dire développant une dépendance. Les participants belges ont été recrutés avec l’aide d’une association sans but lucratif impliquée dans la prévention et le traitement des addictions. Ceux du Togo ont été recrutés dans un centre hospitalier universitaire de Lomé. Les interviews individuelles avec chaque adolescent ont duré en moyenne 60 minutes. Elles ont eu lieu au domicile des participants ou dans les locaux des structures précitées, selon leur préférence. Chacune des interviews a été enregistrée à l’aide d’un dictaphone et a été retranscrite textuellement avant l’analyse. Une indemnité compensatoire des frais de déplacement d’une valeur de 15 euros a été octroyée à chacun. Cette étude a obtenu l’approbation de la commission d’éthique de l’Institut de Recherche en Sciences Psychologiques (IPSY). Elle a été réalisée conformément aux recommandations et aux normes éthiques prescrites par la Déclaration d'Helsinki de 1964 et ses amendements ultérieurs; pour participer, il fallait signer au préalable un formulaire de consentement éclairé et le faire signer par ses parents.

Pour garantir une meilleure validité des résultats, nous avons procédé à trois méthodes de triangulation (Guion et al., 2011). Il s’agit de la triangulation des sources de données (recrutement de deux échantillons distincts pour augmenter la richesse des données), de la triangulation environnementale (la collecte des données dans des aires géographiques différentes en Belgique et au Togo) et de la triangulation des investigateurs (l’implication des co-auteurs dans la discussion sur la méthode de collecte et d’analyse des données par le premier auteur, et dans toutes les étapes de l’étude). La dernière version du présent article est ainsi le fruit des commentaires, observations, adaptations et enrichissements de tous les co-auteurs. Il faut également préciser à propos de la triangulation que dans la recherche qualitative, la validité fait référence à la question de savoir si les résultats d'une étude sont vrais (reflètent précisément la situation) et certains (soutenus par les preuves) (Guion et al., 2011). Cependant, il faut prendre garde contre la fausse idée selon laquelle la triangulation a pour but d’arriver à une cohérence entre les sources de données ou entre les approches; les incohérences, loin d’être un affaiblissement des preuves, sont une occasion de découverte d’une signification plus profonde dans les données (Patton, 2002).

Guide d’interview

Le guide d’interview, dont les questions sont reprises dans le Tableau 1, comprend trois parties. La première partie était introductive de l’entretien et invitait l’adolescent à parler de la place occupée par les substances dans sa vie quotidienne, des principales raisons de sa consommation et d’éventuelles conséquences psychiatriques. La deuxième partie de l’interview se focalisait sur les influences que l’adolescent a sur ses parents, ou que ses parents vivent venant de lui. La troisième et dernière partie, consacrée au débriefing, consistait à résumer l’interview, à laisser la possibilité au jeune de poser des questions et à expliquer brièvement l’analyse des données.

Analyse des données

Dans l’analyse IPA, un effort a été fait pour rester ouvert aux thèmes inattendus et pour affiner et valider les idées émergentes, par un codage détaillé, systématique et ligne par ligne (Smith et al., 2009). L’analyse IPA s’est réalisée au cas par cas en six étapes. Après avoir retranscrit intégralement le contenu des entretiens, la première étape a été de lire et de relire les entretiens un par un pour s’en imprégner. Il a fallu procéder ensuite aux commentaires initiaux sur les verbatims transcrits. Cette étape sémantique et exploratoire visait à noter des commentaires descriptifs, linguistiques et conceptuels. La troisième étape a consisté à rechercher les thèmes émergents pour ensuite réduire les détails, tout en maintenant la complexité, afin de refléter une compréhension. La quatrième étape reflétait la manière dont les chercheurs pensent que les thèmes s’articulent les uns avec les autres, chaque thème étant relié à des extraits pertinents du transcrit original. Une fois que les principaux thèmes aient été générés, le cas suivant a permis de rendre compte de l’individualité. Enfin, la dernière étape de l’analyse IPA a permis de faire émerger les patterns à travers les cas et à étudier les similarités et les différences entre les cas.

Tableau 1

Guide d’interview

Guide d’interview

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Dans cette étude, nous avons analysé indépendamment les données des adolescents belges et celles de leurs homologues togolais. L'analyse des données des adolescents belges a généré huit thèmes organisés en cinq thèmes d'ordre supérieur et l'analyse des données des adolescents togolais a fait émerger quatre thèmes d'ordre supérieur répartis en treize thèmes. À la différence d’une analyse thématique simple, les thèmes en analyse phénoménologique interprétative sont généralement formulés de manière qu’ils soient suffisamment parlants, c’est-à-dire qu’ils peuvent être des phrases.

RÉSULTATS

Nous présentons dans cette partie les résultats des trois adolescents de Belgique, suivis de ceux des trois adolescents du Togo. Chaque thème d’ordre supérieur reflète l’articulation des thèmes imaginée par les auteurs et l’articulation de chaque thème illustré avec des verbatims.

Résultats des participants de Belgique

Tableau 2

Thèmes générés chez les participants de Belgique

Thèmes générés chez les participants de Belgique

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Des familles souvent en désaccords

Tous les participants vivent dans des atmosphères familiales à potentiel émotionnel négatif important en raison de ce qui semble y être la règle : la disponibilité émotionnelle limitée des membres. Quoique constructive pour l’adolescent, en ce sens qu’elle marque les limites mêmes de son influence, la frustrante réaction d’opposition des parents à certains de ces besoins/désirs, lui fait expérimenter intensément l'écart entre dépendance et indépendance (matérielle et psychologique). Ce va-et-vient entre besoins/désirs et ressources disponibles, en même temps qu'il clarifie les rôles des uns et des autres, permet au jeune de mesurer l'investissement émotionnel nécessaire à son autonomie. Et parfois, fumer devient nécessaire pour se l’admettre.

Garçon (16 ans) : Ils vont me dire ouais non, s'ils me parlent calmement, je vais leur parler calmement. J’ai dit qu'il me fallait quelque chose, ça ne leur a pas plu et j'ai pété un câble. J'ai arraché un radiateur; j'ai pris mon beau-père, je l'ai jeté par terre.

Garçon (18 ans) : Quand je vois des boules de nerfs dans la maison, il faut que je pète mon câble, il faut que je casse un truc, il faut que je fume.

Le retentissement négatif de la dépendance aux substances amène parfois le parent à occuper une posture de sanction par des privations ou par des réactions de rejet des demandes matérielles formulées par l’adolescent, ce qui énerve l’adolescent.

Fille (17 ans) : J'étais en manque et j'ai demandé de l'argent à ma maman, elle ne m'a pas donné et je me suis énervée. Pour elle c'est de la saloperie, je ne vais pas lui faire payer un truc qui ne lui plaît pas, qui ne l'enchante pas quoi.

L’affirmation de soi contre l’autorité parentale : « comme mes parents, je ne me laisse pas faire »

Les participants décrivent la confrontation avec les parents comme éminemment conflictuelle, en raison de la coexistence de fortes personnalités démonstratives en quête permanente d’affirmation (pour le parent), ou de contestation (pour le jeune) de l’autorité parentale. C’est ainsi que l'exercice de l'autorité parentale est vécu par certains participants comme une entrave à leur affirmation de soi idéal. Dans un tel contexte, essayer de contrôler les parents et poursuivre ses intérêts personnels, quels qu’ils soient, prend des allures de chantage et de manipulation.

Garçon (16 ans) : Lorsqu'il y en a un qui pète un plomb, tu pètes aussi un plomb, et ainsi de suite.

Fille (17 ans) : Au moment de ma consommation, je faisais des menaces, etc., si tu ne me donnes pas de l'argent, je vais voler. Si je me fais attraper par les flics, c'est tant pis pour toi, ce sera de ta faute.

Mesurant le risque qu’une telle atmosphère de défiance tourne en sa défaveur, l’adolescent peut recourir à la consommation de substances pour contrôler son agressivité ou contenir celle des parents.

Garçon (18 ans) : Le joint me calme, je suis à l'aise psychologiquement parce que je peux vite péter les câbles. La beuh, c'est le même délire, je fume et je suis bien, il n'y a personne qui va me faire chier et je ne vais faire chier personne. Quand je fume, quand je bois, au contraire, je suis tellement plus sympa qu'avant. Des fois, je fume un bon gros joint pour me mettre à terre, pour bien me mettre chaos.

Les parents n’ont pas à se mêler de ma vie

Les participants revendiquent la latitude de décider seuls de ce qui les regarde et ce semblant de responsabilité précoce est favorisé dans les familles recomposées.

Fille (17 ans) : Mon beau-père, euh, il ne se mêle pas de ma vie, voilà. Parce que mon beau-père ne s'occupe pas de moi, donc il ne m'intéresse pas, je ne voulais pas qu'il se mêle de ma vie.

Cet effondrement des limites intergénérationnelles fait écho au désir personnel d'émancipation et d'indépendance, puis aux valeurs individualistes très médiatisées dans les sociétés occidentales. Aussi, le rejet de l’autorité parentale et la négation du vécu difficile des parents, semblent être favorisés par la servitude des effets du produit psychoactif qui altèrent la capacité d’empathie et les processus cognitifs.

Garçon (16 ans) : Ce que j'ai envie de faire, je le fais. Je ne manque pas à cause de mes parents. En fait, c'est simple, moi, si je veux quelque chose de ma mère, de toutes les façons, je l'aurai; que ça leur plaise ou pas.

Un enfant qui fume est dangereux pour les parents

Les participants décrivent leur influence à travers les exaspérations qu’ils reconnaissent infliger aux parents. Lorsqu'en plus de consommer des substances, l'adolescent a une attitude mettant en péril la sécurité physique et affective de son entourage, les parents peuvent prendre leur distance, par réflexe de protection.

Garçon (18 ans) : À un moment donné, j'étais un danger pour les autres personnes qui vivent avec moi. J'ai pris un couteau j'ai commencé à menacer mon beau-père, je l'ai planté dans sa main, je lui ai retourné une fois le doigt. Maman est toujours à La Louvière chez mon beau-père pour justement éviter d'être ici.

C’est lorsqu’on est sous effet de substances consommées que la relation avec les parents devient délétère.

Fille (17 ans) : Je crois qu'on est plus proche de ses parents sans consommation. En fait, c'est lorsqu'on consomme qu'on se dispute plus avec ses parents.

Par ailleurs, même si l’on reconnait que fumer peut servir à calmer sa nervosité, l’on regrette la souffrance que l’on inflige à ses parents et à soi-même par sa consommation.

Fille (17 ans) : Ça me fait mal parce que j'étais dur avec mes parents. Mal et triste : mal parce que je me dis que ce n'était pas bien et triste parce que je me dis que ça m'a fait souffrir. C'est un mal que je n'aurais pas dû le faire.

Consommer des substances n’est pas un obstacle pour rendre ses parents heureux

L'influence de l’adolescent consommateur de substances sur ses parents est le plus souvent perçue comme négative. Cependant, il existe des moments où adolescent et parent peuvent être utiles l'un à l'autre ou se rendre heureux.

Garçon (18 ans) : J'évite de lui demander trop d'argent. Je demande rarement, mais quand je demande, c'est parce que j'ai vraiment besoin. Elle était fière de moi parce que je jouais dans une symphonie, elle était fière de moi, même si j'avais bu.

Résultats des participants du Togo

Tableau 3

Thèmes générés chez les participants du Togo

Thèmes générés chez les participants du Togo

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Fumer pour mieux obéir à ses parents ou fumer pour ne pas obéir à ses parents?

Le rôle de la consommation de substances dans l'influence des adolescents sur leurs parents est diversement apprécié au regard des discours, parfois contradictoires. Pendant qu’on peut penser que c'est la consommation du produit qui explique ses écarts de conduite vis-à-vis des parents, un autre, au contraire, professe qu'elle l’en préserve.

Garçon (18 ans) : Quand je fume la drogue et je rentre à la maison, lorsque mes parents me parlent, je ne les entends même pas. Quand je n'ai pas fumé, je suis proche d'eux et j'obéis à tout ce qu'ils me demandent de faire. Si je veux faire des dégâts comme ça, je fume.

Garçon (16 ans) : Quand je fume, je suis calme à la maison, mes parents ne crient pas. Lorsque je suis énervé, je fume et ça me calme.

Cette diversité rappelle un principe simple selon lequel l'adolescent n’est pas le seul acteur de son influence sur ses parents, le rejet de la consommation de substances par les parents pouvant également jouer un rôle important.

Garçon (17 ans) : Quand je prends du cannabis, j'arrive à la maison, elle sait, et elle continue par me gronder et on se querelle. Quand je n'ai pas encore fumé, ça se passe bien entre nous. Elle souffre beaucoup en sachant que son fils fume du cannabis. Souvent, elle pleure aussi à cause du fait que je fume. Quand elle pleure comme ça, moi aussi, quand je la vois, j'ai envie de pleurer aussi.

L’affirmation de soi pour défier l’autorité des parents

L’influence sur les parents est décrite à travers les comportements d’opposition, d’insubordination, de rébellion et de remise en cause de l’autorité parentale et des valeurs établies.

Garçon (17 ans) : Il m'arrive parfois de gronder ma mère parce que, souvent, elle m'interdit des choses et moi je n'aime pas, et je continue à le faire. Quand je prends du cannabis souvent, je m'énerve très vite et j'ai envie de faire des choses très dangereuses comme frapper quelqu'un dur. Quand moi et ma mère, on se querelle, je commence par casser tout à la maison.

Ces comportements de rébellion des participants suscitent de la désapprobation ou des plaintes des parents tournant très souvent autour de la consommation de substances, de la morale (obéissance et soumission) et des activités scolaires.

Garçon (18 ans) : Mes parents m'ont dit d'arrêter de fumer, mais je ne les ai pas écoutés.

Garçon (16 ans) : Ma mère, avant, elle venait me chercher à l’école, elle me giflait devant mes copains. Donc tout ça, ça me fait me rebeller contre elle. Des fois, ma mère, elle est très dure avec moi. Elle me l'a dit, elle ne m’aime pas, parce qu'elle déteste la drogue. Elle dit que je suis un harceleur, que je la harcelle trop. Ils veulent que j'apprenne beaucoup quoi. Des fois, j'ai l'impression d'être surmené quoi. Je ne sais pas où donner de la tête.

Il faut noter que la recherche de l'autonomie psychologique avant l’autonomie matérielle chez l’adolescent peut aussi expliquer les désaccords et incompréhensions des parents qui les l’interprètent comme une sorte de déni de leur identité parentale.

Garçon (18 ans) : Hier, on m'avait dit de travailler, je suis parti faire mon vélo, je suis parti me promener. Je suis revenu à la maison, mon père était fâché, ma mère était aussi fâchée.

La consommation de substances prohibées est perçue comme une activité réservée aux délinquants et systématiquement stigmatisée. Un adolescent qui consomme des substances interdites est donc traité comme tel.

Garçon (17 ans) : Quand quelque chose se perd à la maison, ils croient que c'est moi, parce que, souvent, ils disent que, quelqu'un qui fait ce genre de choses, obligatoirement, c'est un voleur.

Un enfant peut aussi avoir de bonnes relations avec ses parents

Les récits des jeunes interviewés laissent transparaître que les bons résultats scolaires garantissent aussi une bonne entente avec les parents. De même, un adolescent vertueux serait celui-là qui s’implique dans les activités domestiques, il mérite sa place dans la famille.

Garçon (16 ans) : Pendant les moments où je ramène de bonnes notes de classe, on parle bien de moi, ça les motive quoi.

Garçon (18 ans) : En fait, je dois rester à la maison pour aider papa et maman dans leurs travaux ou pour faire quelque chose.

Cependant, il arrive que les deux parents ne soient pas d'accord et n'aient pas la même appréciation du modèle éducatif à proposer à l'adolescent. Le corollaire de cet antagonisme est qu'en même temps qu’il entretient l'ambivalence, il apprend à l'adolescent à opérer des choix et à nouer des partenariats. D’autres avantages sont en lien avec l’apprentissage des alliances, l’expérimentation de la perte et la recherche de compromis.

Garçon (16 ans) : Mon père, lui, il m'affecte plus que ma mère ne le fait en ce moment-là, mais je ne sais pas pourquoi.

Garçon (18 ans) : Moi, j'aime ma mère plus que mon papa.

L’enfant qui fume est le « mouton noir » de la famille

Dans l'influence que l’adolescent peut exercer sur ses parents, il arrive qu'il s’indigne des restrictions à propos du soutien social qu’il peut espérer d’eux. Ainsi, il peut se rendre compte qu’il ne peut pas tout avoir et qu’il ne peut pas tout faire avec ses propres parents, contrairement à certains de ses pairs.

Garçon (16 ans) : J'ai des amis qui vont parfois dans les bars, ils vont dans des restaurants, ils gèrent avec leurs parents, ils gagnent beaucoup d'argent, ils sortent et ils vont en boîte de nuit. Ils vont écouter du Jazz, ils vont à des concerts avec leurs parents. C’est un peu dur pour moi, parce que je connais des gens qui ont fait pire que moi. Je connais des gens qui ont fait pire que moi, mais, maintenant, qui sont bien, ils sont bien calés pendant que moi je mords de la poussière quoi.

Très souvent, l'existence d'un individu (l’adolescent) n'acquiert du sens qu’en étant utile aux autres (les parents). En retour, il est normal de bénéficier des soins attentionnés de l’entourage de manière inconditionnelle et surtout en cas de difficultés. Cependant, les participants font la difficile expérience du traitement différentiel dont ils font l’objet par rapport au reste de la fratrie, du fait de la consommation de substances.

Garçon (17 ans) : On dirait qu'elle aime mes petits frères plus que moi, et mes grands frères aussi. Souvent, elle achète des choses à mes frères, à mes soeurs aussi, mais moi, rien. Parce qu'elle sait que je fume du cannabis, c'est pourquoi elle me prive de tous ces biens.

Garçon (18 ans) : Comme je fume, ma mère, elle m'aime, mais pas comme mes deux frères. Elle a promis à mon grand frère qu'elle va lui acheter des choses, mais à moi, elle m'a dit que si je cesse de fumer, elle va m'acheter aussi.

Ce n'est pas en consommant des substances interdites, donc en renvoyant aux parents l’image de leur « échec éducatif », que l’adolescent est digne d’espérer partager leur affection et soutien. « Les drogués ne finissent qu’en prison ou à l'hôpital psychiatrique ».

Garçon (18 ans) : Ma mère m’a dit de cesser de fumer pour faire partie de la famille comme mes grands frères. Ils m'ont souvent dit que quand je fume, ça leur fait mal, que je suis en train de gâter leur famille. Ils disent que si quelque chose se perd dehors ou dans la rue, ils ne sont pas prêts à me suivre pour aller résoudre le problème. Que, quand quelque chose se perd et je suis là-bas, on va m'emmener, que ceux qui fument sont toujours à la prison.

La menace de rejet en famille et dans la communauté est source de détresse psychologique (aussi bien chez les parents que) chez leur adolescent qui consomme des substances.

Garçon (16 ans) : Souvent, je me retire jusqu’à quand j'ai fini de fumer. Je me retire et je reste dans mon coin. J'ai l’impression que les gens ne m’acceptent pas en tant que fumeur. Donc s'ils veulent m'embêter à cause de ça, je préfère me retirer dans mon coin.

Bien que l’adolescent puisse avouer souffrir du manque de compréhension de la part de ses parents, il ne semble pas disposer à faire le pas qui permettrait une meilleure relation; pour lui, « c’est la faute aux parents », s’il souffre.

Garçon (16 ans) : Qu'est-ce que je peux faire pour changer la relation avec ma mère? Si un jour elle le veut, si elle ne veut pas, la vie c’est un choix.

La société voit d’une mauvaise image les parents d’un adolescent qui consomme des substances. Ceci explique l’intransigeance des parents, surtout lorsqu’il reproduit leurs parcours de consommation de substances. Ainsi, sous le regard accusateur de la société, les parents peuvent adopter des attitudes ambiguës ou manifester de sourdes oppositions face à la consommation de leur enfant.

Garçon (16 ans) : Mon père fumait avant, mais il a arrêté. Mais ma mère, elle, je prenais des cigarettes avec elle en discutant, quand j’étais petit quoi. J’ai des tontons qui sont docteurs et qui fument des cigarettes. Pour mon âge, fumer aussi pose problème, ça crée quelque chose d’un peu tabou en Afrique.

DISCUSSION

Comme l’affirmaient De Mol et Buysse (2008a, 2008b), que l'action des adolescents soit guidée par des règles fixées à l’avance ou négociées en situation, dans la construction du partenariat avec les parents, l'imbrication du fonctionnement humain et de la culture, est une dimension fondamentale universelle de l’influence des adolescents. L’objectif de cette étude transculturelle était d’examiner, dans les deux contextes socioculturels (en Belgique et au Togo) où les marges de manoeuvre des adolescents vis-à-vis de leurs parents diffèrent, les expériences vécues des adolescents qui consomment des substances de leurs influences sur leurs parents. Les résultats révèlent les complexités de l’influence d’un adolescent qui consomme des substances sur ses parents. En effet, les participants relèvent des désaccords récurrents dans leur famille tout en reconnaissant qu’un enfant qui consomme des substances peut aussi avoir de bonnes relations avec ses parents. La consommation de substances renvoie une image négative de l’adolescent aux parents et de sa famille à la société. Pendant que certains participants affirment revendiquer leur indépendance affective vis-à-vis des parents sans ménagement, d’autres affirment que consommer des substances ne représente pas un obstacle au bonheur de ses parents, car « on peut fumer pour mieux obéir ses parents » par exemple.

Il s’est également dégagé des résultats, un certain nombre de points communs et de spécificités qui méritent d’être soulignés. Cet exercice se justifie par l’évidence de la coexistence de l’unicité et la multiplicité dans les phénomènes transculturels comme celui investigué dans cette étude, l’influence de l’adolescent sur ses parents (Bouraoui, 2000). Il est important de noter aussi que les similitudes et les différences ici, ne sont pas à mettre sous le coup d’une comparaison interculturelle, mais sous celui d’un exercice imposé par les résultats tels qu’ils ont émergé grâce à l’approche inductive. C’est une étude transculturelle exploratoire inductive ayant permis de révéler l’existence des disparités et des points communs, non exhaustifs, entre les résultats des participants et des deux échantillons (de Belgique et du Togo). Une future étude comparative, donc interculturelle, pourrait confirmer certains résultats à travers un inventaire exhaustif des différences et des ressemblances.

Ressemblances

Le premier point commun entre les participants, d’où qu’ils viennent, concerne la place de la consommation de substances et ses effets dans les relations interpersonnelles. En effet, tous les participants soutiennent que la consommation de substances détériore leurs rapports avec les parents, généralement opposés à cette conduite. Ils reconnaissent que leurs parents se plaignent que cette consommation leur inflige une souffrance psychologique importante. Ces adolescents sont souvent perçus comme ayant des personnalités pathologiques, dans une démarche de brouillage et de codage, qui leur permettent d’échapper de manière, plus ou moins temporaire, aux assignations et aux contraintes qui pèsent sur eux (Fernandez, 2006). C’est ainsi qu’ils peuvent opérer une rupture du cadre imposé par les parents et des attentes normatives pour introduire un nouveau cadre interprétatif interférant avec le premier.

Par ailleurs, pendant que certains participants affirment consommer des substances pour calmer leur agressivité vis-à-vis des parents, d’autres reconnaissent consommer dans l’intention de se donner les moyens psychologiques de maîtriser ou de contrôler leurs parents. Ces résultats sont cohérents avec ceux de Bertrand et Nadeau (2006) qui rapportent que les effets anxiolytiques de certaines substances soulagent de la détresse psychologique les utilisateurs.

En outre, la plupart des participants ont décrit des contextes émotionnels difficiles, nés des interactions avec les parents et qui les obligent de fumer pour se calmer. La relation entre les adolescents et leurs parents étant souvent ponctuée de nervosité et de colères mal gérées, la consommation de substances interviendrait donc comme une facilitation permettant à l’adolescent d’avoir le sentiment de contrôler son influence à travers la maîtrise de ses émotions. Les émotions participant à la mise en scène d’une manière d’être ensemble, elles permettent d’ouvrir un espace de reconstruction, de déformation et de transformation de l’expérience en participant d’une véritable tactique de survie pour ces adolescents (Fernandez, 2006).

Un autre moyen d’orienter son influence sur les parents, qui émerge des résultats de cette étude, est d’entretenir leur fierté sociale en ramenant de bons résultats scolaires par exemple. C’est également le cas lorsque certains participants et leurs parents vivent une complicité émotionnelle positive dans des activités de loisirs. Que ce soit en Belgique ou au Togo, l’influence des participants prend sens à travers les réactions des parents. En effet, le souci de préserver les limites intergénérationnelles indispensables à l’exercice de leur autorité parentale est un bon révélateur de l’influence du jeune qui, lui aussi, tente de faire valoir son identité. Selon De Mol et Buysse (2008a), cette négociation n’est pas forcément intentionnelle, car les gens ne possèdent pas leur influence sur autrui et puisqu'elle dépend de la signification de leurs effets pour l'autre. Les adolescents se rendent compte ainsi de l’écart qui existe entre leurs intentions et les effets réels qu’ils engendrent.

Enfin, comment revendiquer son autonomie affective vis-à-vis des parents tout en continuant à bénéficier de la satisfaction de ses besoins matériels? Les participants essaient de s’accorder avec les parents, ces derniers conditionnant leur soutien et leur respect des choix et de la vie privée du jeune, par l’observance de l’autorité parentale et par l’incarnation des valeurs familiales. En clair, l’influence étant éminemment bidirectionnelle, elle fait de la famille un système d'accords dialectiques et intentionnels entre ses membres (De Mol et Buysse, 2008b).

Différences ou influences de la culture

La présente présentation des différences apparues dans et entre les résultats des échantillons de Belgique et du Togo n’est pas une tentative de comparaison à visée généralisatrice. Les résultats de cette étude se limitent uniquement aux participants interrogés. Cependant, ils permettent d’entrevoir une perspective des significations que revêt le phénomène de l’influence de l’adolescent, qui consomme des substances, sur ses parents dans les contextes socioculturels de Belgique et du Togo.

Pendant que les participants du Togo ont tendance à lier tout de suite leur influence sur les parents à l’attitude de ces derniers vis-à-vis de leur consommation de substances, les participants de Belgique se concentrent davantage sur l’immixtion des parents dans la résolution de leurs problèmes personnels. Ces postures s’expliquent par la culture individualiste qui prévaut en Belgique et qui est caractérisée par une structure de pouvoir familial, relativement démocratique, valorisant l'expression des enfants, quelle qu’elle soit (Beck, 1997; Kuczynski et De Mol, 2015). Au Togo en revanche, la culture, clanique, valorise le point de vue du parent et encadre l'expression des enfants.

À la lumière des résultats, au Togo, plus qu’en Belgique, étant dans leur rôle de modèle et de guide, la permanente écoute des parents les rend très actifs dans le contrôle, au risque de renforcer les conduites d’opposition ou déviantes chez l’adolescent en quête d’identité. La sensibilité aux besoins matériels et affectifs et aux capacités de l'adolescent que requiert le soutien des parents se heurte aux droits du jeune (concept occidental) qui consomme des substances à exercer son pouvoir, souvent confondu aux effets du produit consommé (Cloutier, 2005). Pour protéger la relation entre les parents et l’adolescent, ce dernier, tout en réclamant activement l’espace qu'il croit pouvoir gérer, doit accepter d'assumer les responsabilités reliées aux droits qu’il réclame.

Étudier l’influence de l’adolescent revient à interroger le concept d’agentivité (agency), basée sur l'hypothèse selon laquelle tout être humain est un être agentif, c’est-à-dire autonome, constructif et actif (Bandura, 2006, Deci et Ryan, 2002). L'autonomie se réfère au besoin de se sentir efficace dans ses interactions avec l'environnement social, de se sentir concerné par les autres et de se faire prendre en charge par autrui, et de percevoir que l'on est l'origine ou la source de son propre comportement, même lorsque les actions sont influencées par des sources extérieures (Kuczynski, 2003). Pour les participants du Togo, leurs parents ne seraient pas assez à l’écoute, mais auraient une certaine emprise sur eux, qui, quelquefois, à vouloir trop se préoccuper du bien-être matériel de ces êtres immatures, étouffent leur autonomie émotionnelle. C’est pourquoi la consommation de substances, apparue comme une activité cachée de traitement des émotions négatives chez les participants du Togo, détermine dans une large mesure la qualité de la relation avec leurs parents. En Belgique cependant, bien qu’émotionnellement, l’adolescent soit proche de ses parents, l’individualisme poussé à l’extrême égocentrisme est source de sa marginalisation. La consommation de substances apparait dès lors comme une tentative, morbide, mais plus ou moins reconnue par les parents, de soins émotionnels nécessaires à une bonne communication avec eux. En somme, quand les gens subissent des menaces à leurs libertés comportementales, éprouvent des impositions de significations ou de normes qui vont à l'encontre de leur compréhension autoconstruite des situations sociales, ils tentent de restaurer leur autonomie à travers une résistance ouverte ou cachée (Turiel, 2010).

La construction fait référence à la capacité des adolescents à interpréter leurs interactions avec l'environnement et à créer de nouvelles significations à partir de leurs expériences (Kuczynski et De Mol, 2015). Ce sont les capacités constructives des adolescents (émotions et cognitions) qui limitent l'influence des parents. Comparativement au Togo, l’influence de l’adolescent engendrerait des confrontations plus ouvertes en Belgique, où il existe de nombreux dispositifs formalisés et médiatisés qui octroient de bonnes marges de manoeuvre aux jeunes dans l’exercice de leur pouvoir. Dans l’intériorisation des normes sociales encadrant les influences mutuelles, les parents du Togo semblent plus présents que leurs homologues belges dans l'habillage des messages permettant aux adolescents d’interpréter et d’accepter la perspective des parents (Grusec et Goodnow, 1994). Ce qui conduit l’adolescent à, plus souvent, exprimer son opposition ou sa frustration de manière détournée.

L'action signifie la capacité à intervenir ou à s'abstenir d'une telle intervention, dans le but d'influencer un processus ou un état spécifique des choses, qui met l'accent sur la direction du comportement par des processus internes, y compris les significations, les intentions et les objectifs (Kuczynski et De Mol, 2015). Sur ce plan, les participants du Togo, attribuant souvent leurs souffrances à leurs parents, insistent sur leur incompréhension de l’attitude de ceux-ci à leur égard et sur la difficulté à communiquer à propos de leur vécu. La consommation de substances vise ainsi à tenter de se libérer de l’aliénation parentale ou à mieux la supporter. Les participants de Belgique sont plus enclins à reconnaitre leur responsabilité dans les difficultés qui leur arrivent. Pour Parkin et Kuczynski (2012), les adolescents expriment une résistance manifeste et s'engagent dans un éventail de formes de résistance cachées, lorsqu'ils souhaitent éviter la confrontation. Ils gèrent stratégiquement les connaissances des parents sur leurs activités et sabotent leur capacité à influencer leur vie (Smetana, 2011; Tilton-Weaver et Marshall, 2008).

Limites

Étant donné que dans l’IPA, le chercheur est fortement impliqué dans la production du savoir scientifique à travers son interprétation des récits des participants, ce qui est en soi une richesse, les auteurs de cette étude sont conscients des biais interprétatifs qui leur sont attribuables. Pour essayer de limiter ces biais et augmenter la validité des résultats, ils avaient convenu qu'après chaque interview, le premier auteur donne un compte rendu textuel de l'entretien aux co-auteurs, qui l’interrogent sur les récits des participants. Leurs commentaires guidaient ensuite la première phase de l’analyse des données par le premier auteur qui intégrait les observations et commentaires dans son analyse des données. Il en a été de même pour la discussion des résultats et de toutes les phases de l’étude.

Malgré la rigueur méthodologique et les différentes triangulations mises en oeuvre pour garantir la validité des résultats, cette étude présente quelques limites qui méritent d’être rappelées. Tout d'abord, bien qu’il ne soit pas nécessaire de recruter un échantillon important pour mener une IPA, l’échantillon étudié ici est assez petit (06 participants) pour prétendre à une généralisation des résultats. Il n’est pas représentatif des populations belge et togolaise dans lesquelles les données ont été collectées, même si les auteurs ont procédé par échantillonnage raisonné. Aussi, bien que l’IPA ne prétende pas être exhaustive (Smith, 2003), les résultats de cette étude sont limités par les caractéristiques de l'échantillon. La tranche d’âge des participants (16-18 ans) n’est pas assez étendue pour inclure les jeunes en début d’adolescence et nous n’avons pas privilégié une substance psychoactive particulière consommée par l’adolescent ni sa durée de consommation. Cela a pu avoir une incidence sur les résultats lorsqu’on sait, par exemple, que toutes les substances n’ont pas les mêmes effets et que le regard social sur leur consommation n’est également pas le même. De futures investigations devraient en tenir compte. Les distinctions en fonction de l’âge, en fonction de la durée de l'expérience de la consommation de substances et du type de substances consommées sont aussi des pistes intéressantes à explorer. Toutes ces questions peuvent être examinées dans des designs méthodologiques longitudinaux ou interculturels comparatifs.

CONCLUSION

Les participants ont des difficultés à décrire leur influence sur leurs parents sans se référer à l’attitude de ces derniers. Ils se contentent de l’évoquer indirectement à travers les réactions et les discours de leurs parents, sans doute parce qu’il est normalement difficile de décrire les phénomènes relationnels que l’on éprouve. Cette influence est vécue à travers les nombreux désaccords que ces adolescents ont avec leurs parents, réalité normale de toute famille. En effet, les résultats suggèrent que pendant que leurs parents se focalisent plus sur les résultats scolaires ou sur la consommation de substances, les centres d’intérêt des adolescents tournent autour de la satisfaction de leurs besoins matériels et affectifs. L'expression de sa différence, même par la consommation de substances, s’inscrit dans l'émergence de l'identité distincte de ces jeunes vis-à-vis des parents. Cette confrontation est source de conflits qui provoquent des ajustements mutuels pouvant être bénéfiques ou indices d'inadaptation, les relations entre un adolescent et ses parents incluant non seulement ce qu’ils font ensemble, mais aussi les craintes et les attentes mutuelles. La présente étude a monté que les adolescents qui consomment des substances se représentent leur influence sur les parents de manière bidirectionnelle et que les significations culturelles associées à la relation parent-adolescent et à la consommation de substances influencent la force de l'agentivité du jeune et la coopération des deux partenaires. Elle a permis de comprendre que l’adolescent est un partenaire actif du processus de construction de son identité au même titre que ses parents, et permet de modifier beaucoup d’idées reçues à propos des adolescents qui consomment des substances psychoactives. Finalement, dans la mesure où la culture ne fournit pas de solutions toutes faites aux parents pour faire face aux difficultés relationnelles dues à l'agentivité de leur adolescent, les résultats de cette étude peuvent être utiles aux thérapeutes afin de reconnecter la famille d’un adolescent qui consomme des substances avec le discours culturel, car, en surmontant ses difficultés d’influences bidirectionnelles, la famille participe au dialogue sociétal.