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Introduction

Les écrits sur la justice sociale sont issus de différentes disciplines, dont les sciences politiques, l’économie, la sociologie, la psychologie sociale, le droit, mais aussi du travail social. Le travail social quant à lui fait référence à la justice sociale dans les codes de déontologie de plusieurs juridictions, dans ses pratiques d’intervention et dans certains cours au niveau collégial ainsi qu’au niveau universitaire. Bien qu’il y existe des ouvrages en travail social qui décrivent la justice sociale comme une valeur ajoutée à la pratique des travailleuses et travailleurs sociaux, peu d’ouvrages ont été publiés spécifiquement sur les avantages qu’apportent les théories de la justice sociale dans la formation de l’identité professionnelle des futurs intervenantes et intervenants ainsi que dans l’enseignement et la recherche de cette discipline.

L’ouvrage Social Justice Theory and Practise for Social Work : Critical and Philosophical Perspectives[1], rédigé par Dre Lynelle Watts et Dr David Hodgson tous deux professeurs en travail social à l’Université Curtin à Perth (Australie), propose, sous l’angle des théories critiques, un survol philosophique et pratique du concept pour mieux identifier la place qu’occupe la justice sociale en travail social. En analysant différents enjeux auxquels est confronté actuellement le travail social occidental et en présentant des analyses critiques captivantes, les deux auteurs offrent aux lectrices et lecteurs des pistes de réflexion novatrices qui mettent en lumière les avantages d’intégrer les principes de la justice sociale dans la discipline du travail social.

S’appuyant de réflexions théoriques et interdisciplinaires, cet ouvrage comble une lacune importante dans la littérature en travail social en fournissant un compte rendu critique des fondements théoriques de la justice sociale tout en proposant des liens avec l’intervention, la recherche et l’enseignement. Bien qu’il s’agisse d’un ouvrage publié en anglais, le manque de publication en français spécifiquement sur la question de la justice sociale en travail social motive la rédaction de ce Lu pour vous.

Dans ce cours résumé, je propose de faire un survol des trois différentes sections de l’ouvrage en y incluant certains passages incontournables. En conclusion, une courte réflexion critique mettra en lumière une limite de l’ouvrage, mais aussi des futurs avancés qu’il peut inspirer.

Survol de l’ouvrage

Dans l’introduction, les auteurs font part de leurs motivations à écrire un livre sur la justice sociale et le travail social. Ils nous expliquent qu’en tant que pédagogue, bon nombre de conversations entretenues avec leurs étudiantes et étudiants ainsi que leurs collègues sont souvent centrées vers la compréhension des injustices sociales tout en débattant des différentes approches pour lutter contre ces injustices sous toutes ses formes. Les auteurs prônent ainsi l’importance de s’intéresser davantage à la justice sociale. Toutefois, ils constatent que plusieurs approches d’interventions contemporaines enseignées en travail social, accompagné d’un manque de réflexion critique, limitent leurs habiletés à motiver et ouiller leurs étudiants à lutter contre les injustices. C’est ainsi qu’il se tourne vers la littérature critique et philosophique sur la justice sociale pour voir comment celle-ci peu mieux informer la pratique du travail social au service de la lutte contre les injustices et du changement social. Pour se faire, leur ouvrage est divisé en trois sections.

Section 1 : quelle place occupe la justice sociale en travail social ?

La première section de ce livre (Chapitres 1-5) met la table en explorant les différents fondements théoriques de la justice sociale, mais aussi en examinant en quoi le travail social a participé activement au développement de notre compréhension de la justice sociale. Ainsi, les auteurs font le point sur les différentes formes d’injustices sociales (pauvreté, violences, racisme, les injustices environnementales, les discriminations, etc.) et pourquoi elles persistent toujours aujourd’hui. En réponse, les auteurs examinent de manière détaillée en quoi la pensée néo-libérale qui a inspiré les bases du système capitaliste est l’une des raisons fondamentales pour expliquer la persistance des injustices historiquement et actuellement.

Les auteurs examinent ensuite l’intégration de la justice sociale dans l’éthique, la mission et les objectifs du travail social, en plus de retracer l’histoire et la pratique du travail pour la justice sociale. Après avoir établi l’engagement du travail social en faveur de la justice sociale, un survol historique critique de la réponse du travail social à la justice sociale est aussi de mise. On y note que l’influence néo-libérale a dilué les fondements de base du travail social qui a historiquement pour mission de lutter contre les injustices, en faveur d’approches axées vers l’aide individuelle influencée par des pratiques provenant de la psychologie et trop souvent orientées vers le contrôle social. À ceci, on note que l’organisation du travail social comme profession a, par moment, contribué involontairement au maintien des injustices tout en affirmant son allégeance pour la justice sociale. En Australie, les auteurs donnent l’exemple, entre-autres, des interventions auprès des différentes nations autochtones qui ont été victime d’interventions opprimante et eurocentrique. Face à ce constat, les auteurs rappellent l’importance de maintenir un regard critique sur les approches d’intervention en service social qui ne sont pas réellement axées vers la justice sociale.

Section 2 : de la théorie vers la pratique de la justice sociale

La deuxième section du livre (Chapitres 6-9) explore quatre perspectives théoriques qui nous informent sur les bases d’un travail social en faveur de la justice sociale. Ces chapitres sont, respectivement : (1) les théories critiques en sciences sociales ; (2) les théories de la justice qui prône la « distribution » ; (3) les droits humains et l’autonomie ; et (4) la démocratie, la participation citoyenne et la diversité.

Notons ici qu’une analyse des perspectives de divers théoriciens de la « justice », tels que Emmanuel Kant, John Rawls, Karl Marx et Michel Foucault ainsi que des économistes politiques, tels que Adam Smith et John Maynard Keynes sont présentées de manière transversale tout au long de cette section du livre (et dans une certaine mesure, dans la section précédente). Plus encore, un hommage aux théories féministes et aux pionnières féministes en travail social est au rendez-vous en démontrant l’appart positif d’un modèle d’intervention féministe qui remet en question les rapports de pouvoir. Ainsi, inspirés par les théories féministes, les auteurs nous proposent de porter une attention particulière au pouvoir qu’on exerce en tant que travailleuses et travailleurs sociaux. Pour les auteurs, ce pouvoir doit être utilisé à l’extérieur d’un modèle d’interventions individuelles ou de d’interventions groupe et être utilisé pour faire avancer un changement social dans les politiques étatiques et les pratiques du travail social. Cet idée est d’ailleurs développé en détail dans la troisième section de l’ouvrage

Section 3 : la justice sociale dans l’intervention et l’enseignement en travail social

La troisième et dernière section du livre se dédit exclusivement à l’intégration concrète de la justice sociale dans la pratique (chapitre 10) et la pédagogie (chapitre 11). Au niveau de la pratique, on y présente plusieurs actions que les travailleuses et travailleurs sociaux peuvent entreprendre pour orienter leur pratique vers l’objectif ultime de l’atteinte de la justice sociale. Ici on fait référence à une multitude de stratégies qui comprend :

  • la réflexion critique continue,

  • l’adoption de principes antiracistes en intervention,

  • l’adoption de principes féministes et proféministes en intervention,

  • l’intervention des travailleuses et travailleurs sociaux dans le processus législatif,

  • le militantisme direct et indirect.

  • etc.

Au niveau pédagogique, les auteurs proposent une intégration de méthodes d’enseignement de la justice sociale et pour la justice sociale ce qui comprend un questionnement sur les objectifs d’apprentissages dans les cours. Ils proposent ainsi quarante-huit objectifs d’apprentissage et trois modèles de curriculum qui orientent un modèle éducatif qui intègre des principes de justice sociale et qui cherche l’atteinte de la justice sociale. À titre d’exemple, les auteurs proposent aux pédagogues de prendre en compte et valoriser davantage les expertises et les connaissances de apprenantes et apprenants d’un cours. Ainsi, on impose un modèle d’apprentissage multidirectionnel (le pédagogue et les apprenantes et apprenants partage des connaissances), plutôt que modèle d’apprentissage unidirectionnel (seul le pédagogue partage des connaissances).

Conclusion

Fruit d’une recherche théorique et pratique rigoureuse, la lecture de cet ouvrage est à mon avis essentielle pour toute personne qui s’intéresse à la justice sociale ou qui se dit engagée pour la justice sociale en travail social. Le plaidoyer pour une application pratique de la justice sociale qui est ancré dans des analyses théoriques bien documentées est, selon moi, la plus grande force de ce livre.

Cependant, certaines lectrices et lecteurs resteront sans doute sur leur faim puisque l’ouvrage omet d’aborder des exemples de compréhension et d’application de la justice sociale à l’extérieur d’un contexte occidental. Notons toutefois que les auteurs accordent une importance significative au racisme, génocide culturel et à l’impérialisme qu’ont vécu et vivent toujours les populations autochtones en Australie, au Canada, en Nouvelle-Zélande et aux États-Unis. À titre d’exemple, les auteurs font part de la difficulté d’atteindre la justice sociale dans l’intervention et l’enseignement en travail social sans une meilleure reconnaissance ainsi qu’une intégration des connaissances autochtones qui ont été trop souvent négligées par notre discipline.

Somme toute, la lecture de Social Justice Theory and Practise for Social Work : Critical and Philosophical Perspectives est un exercice passionnant, fort intéressant et très formateur. Il est pourrait facilement devenir un incontournable dans les cours en travail social et la formation continue des intervenantes et intervenants. Un ouvrage en français similaire à celui-ci et adapté aux réalités des francophones au Canada serait un grand atout pour nos connaissances.