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Il y a longtemps déjà que géographes et littéraires se courtisent. Rappelons à cet égard les travaux précurseurs de Dardel (1990) ou de Wright (1947) en géographie, puis ceux de Franck (1972), de Lotman (1973), ou de Weisgerber (1978) en littérature. Force est toutefois d’admettre qu’ils le font souvent à distance, trop empreints qu’ils sont de leurs cultures disciplinaires respectives (Snow, 1964), pour qu’il en résulte beaucoup plus qu’un point de vue candide. En effet, pour révélateur et éclairant qu’il puisse être, ce regard demeure foncièrement extérieur et timide, un peu court, ce par manque d’immersion ou de moyens pour y parvenir. Ainsi, s’il s’avère hybridé par l’objet autre investigué, ce regard s’avère rarement hybridant, faute d’appropriation véritable de l’autre, et donc pas assez structurant. La perspective adoptée par chacun diffère en fait suffisamment pour qu’on puisse les considérer comme deux herméneutiques distinctes.

Deux disciplines, un même objet circonstancié ?

En effet, pour les géographes, le texte littéraire n’a longtemps eu qu’une valeur documentaire. Ne présentaient d’intérêt géographique que les décors de l’intrigue, sans égard particulier à la forme. Tant et si bien que les premiers à s’y intéresser lors des années 1970 et 1980, dont Bédard (1987), Herendeen (1986), Lafaille (1989), Meinig (1983), Pocock (1981a, 1981b), Porteous (1985), Salter et Lloyd (1977), Silk (1984) et Tuan (1978), proposaient une réflexion le plus fréquemment thématique et impressionniste, largement inspirée de postulats phénoménologiques afférents à l’espace vécu révélé par les littéraires. Une seconde génération de géographes, dont Barnes et Duncan (1992), Brosseau (1994, 1996), Bureau (1999), Buttimer et al., (1998), Duncan (1992), Duncan et Ley (1993), Lévy (1989, 1997), Sharp (2000) et White (1996), davantage attachés aux tenants et aboutissants cognitifs, sémiques et symboliques de nos perceptions et représentations de l’espace comme du territoire, se sont eux intéressés aux divers genres littéraires en tant que mode d’expression de préoccupations sociospatiales spécifiques. Si ceux-ci se sont notamment inspirés des préceptes de la géographie humaniste – fortement intéressée par le « je », les perceptions et les valeurs impartis au sens du lieu – ils s’en sont rapidement démarqués pour ne plus considérer le texte littéraire comme simple témoin d’un habiter particulier mais également comme un acteur et même un enjeu d’un mode d’habiter. Ainsi, les géographes contemporains qui s’y intéressent ont de plus en plus tendance à tenir compte de la charge de signifiance liée à la forme littéraire, de ses multiples possibilités heuristiques et de ses nombreuses contraintes formelles.

De leur côté, les écrivains, dans le cadre de leurs créations, imaginent des lieux ou des paysages. Parfois, ils se fondent sur les sites réels dont ils gardent un vif souvenir. D’autres fois, ils s’en remettent totalement à leur imaginaire (ce qui ne veut pas dire que les lieux imaginés n’ont jamais de liens avec la réalité). Les critiques littéraires, enfin, s’emploient à déconstruire et à analyser la teneur des lieux, référentiels ou non, représentés dans la littérature, ce type d’étude en immanence (Alsina, 1988 ; Lahaie, 2001, 2003) ou selon des concepts sociocritiques (Allard, 1997, 1998 ; Chapman, 2000) ne visant pas tant à démontrer leur pertinence ou leur justesse géographique que leur fonction dans l’intrigue et le symbolisme plus ou moins appuyé qu’ils pourraient receler (Boudjedra et al., 1984 ; Foucrier, 2004 ; Issacharoff, 1976 ; Montballin, 1987).

Si les méthodes employées pour aborder le matériau géographique issu des textes littéraires se rejoignent à l’occasion (un certain nombre de colloques et de publications antérieures le prouvent, dont Anderson et Gale, 1992 ; Kitchin et Kneale, 2002 ; Mallory et Simpson-Housley, 1987 ; Nepveu, 1998, 2004 ; Nepveu et Marcotte, 1992), elles ne semblent pas viser les mêmes objectifs, ni servir une cause commune qui serait celle de l’être-ensemble, de l’être-au-monde et de la valeur symbolique à accorder aux espaces et aux territoires, réels ou imaginaires, que nous habitons et qui nous habitent. En outre, après des années 1970 et 1980 assez prolifiques encore qu’en vertu de textes aux ambitions éminemment disciplinaires qui tendaient à se limiter au textuel selon un cadre thématique (Bachelard, 1992) ou structuraliste (Lotman, 1973) ou les deux (Weisgerber, 1978), les rencontres géolittéraires se sont raréfiées, incapables qu’elles étaient de délaisser « l’examen des représentations de l’espace en littérature », au profit de « celui des interactions entre espaces humains et littérature », donc « à la détermination / indétermination des identités culturelles » (Westphal, 2000 : 17). Et c’est cette difficulté à rendre compte de la nature fondatrice du lieu qui a peut-être récemment occasionné une certaine prolifération d’approches visant à décloisonner ces deux disciplines (Bouvet et Foley, 2002 ; Bouvet et El Omari, 2003 ; Vion-Dury et al., 2003 ; Brooker et Thacker, 2005 ; Westphal, 2007). Par conséquent, que vise la géosymbolique ou la géopoétique ? En quoi cette dernière se démarque-t-elle de la géocritique ? Et que dire de l’écocritique ?

C’est à la lumière de ces considérations et de ces premières tentatives de convergence que nous avons convié des chercheurs chevronnés et de jeunes chercheurs de géographie et de littérature se réclamant de ces diverses approches à nous livrer le fruit de leurs travaux récents. Une telle rencontre vise surtout à confronter les outils théoriques des uns et des autres pour en mieux saisir les applications actuelles et les limites futures. En d’autres termes, et c’est ce à quoi s’emploient à répondre les textes ici colligés, les outils traditionnels du géographe et du littéraire suffisent-ils à aborder le monde tel que peut l’imaginer la littérature ou faut-il en inventer de nouveaux, susceptibles de mieux rendre compte de notre vécu spatial contemporain et de notre sentiment d’appartenance à un lieu ? De plus en plus sensible à la coconstitution du topos (lieu géographique à la fois durable et changeant) et de la chôra (cette manière de plus en plus complexe de l’occuper), n’importe-t-il pas plus que jamais de resserrer les liens entre les deux modes d’appréhension du réel que sont la géographie et la littérature, deux modes certes distincts mais qui proposent des regards complémentaires pouvant se nourrir l’un de l’autre et permettre de faire davantage sens de notre relation complexe et dynamique au territoire et partant, de notre condition géographique ?

En effet, à un moment de l’histoire où la quête de sens et de repères semble plus nécessaire que jamais, secoués que nous sommes par un milieu et un mode de vie où nous peinons à nous reconnaître, un nouvel état des lieux s’impose quant aux liens qui unissent la géographie et la littérature. À l’heure où l’on reconfigure plusieurs paysages québécois (citons les parcs d’éoliennes de la Gaspésie, ou encore les paysages humanisés de la même région, voire la mutation de nos milieux urbains et ruraux, de plus en plus éclatés et interpénétrés), nous croyons qu’il faut réexaminer l’effet structurant de l’oeuvre littéraire sur l’imaginaire collectif, de même que son impact sur l’aménagement de nos territoires et la gestion de nos patrimoines culturel et naturel (mentionnons le cas des opposants au projet du mont Orford, qui référaient abondamment au poète Desrochers pour appuyer leurs revendications). De même, il nous apparaît impératif de revoir le rôle que joue l’analyse géographique quant à la teneur spatialisante et territorialisante de la littérature et des lieux réels qui la nourrissent (songeons au cas des chartes paysagères où nombre de valeurs et de paramètres qui y sont mis en exergue s’inspirent de préoccupations initiées par des oeuvres littéraires, celles de Jean Désy ou de Félix Leclerc, notamment).

Du reste, en cette ère où nous ne craignons plus d’outrepasser les barrières entre les disciplines, il est permis de croire que c’est à la rencontre fusionnelle de savoirs objectifs et subjectifs que nous pourrons progresser dans la compréhension de notre présence et de notre rôle sur Terre.

Quelques précautions méthodologiques et formelles

Cela précisé, le rendu de cette rencontre entre savoirs objectifs et subjectifs rompus à l’exploration de notre imaginaire géographique, mais encore désireux de dépasser les limitations des approches antérieures du couple géographie et littérature, pourra parfois surprendre dans sa logique argumentative ou dans sa facture. En effet, comme il n’est guère aisé de prêter voix à l’ineffable poétique, de pénétrer l’immatérialité de la tension géographique qui anime pour partie la création littéraire, ou de déconstruire les référentiels symboliques de notre territorialité, les divers textes ici rassemblés empruntent pour la plupart des chemins de traverse qui semblent parfois rompre avec les attendus de l’usuelle démonstration scientifique. Or, pour inhabituels qu’ils puissent paraître à prime abord, chacun de ces textes s’emploie, à des degrés divers et en vertu d’approches distinctes, à mieux cerner le caractère complexe et polymorphe de la dynamique des échanges entre réel, mémoire et imaginaire à l’oeuvre dans les représentations littéraires du lieu, et du coup à en circonscrire les enjeux symboliques, territoriaux et identitaires. Ce faisant, ces textes témoignent selon nous de la fécondité et de la pertinence qu’un regard géolittéraire métissé, foncièrement hybridant, peut avoir sur l’apport conscient et intentionnel du littéraire dans l’aménagement d’un territoire, dans la constitution d’une identité collective ou dans la recherche de transcendance propre à l’écriture du lieu.

Bref aperçu des textes de ce collectif

De manière plus détaillée, ce numéro thématique spécial des Cahiers de géographie du Québec compte huit textes répartis en quatre temps. Ce collectif s’ouvre tout d’abord sur le texte de Matthey qui, après avoir rapidement rappelé que les oeuvres littéraires sont usuellement considérées en géographie comme une voie d’accès à une réalité autrement masquée, comme une expérience humaine du monde autrement inaccessible ou encore comme des conceptions inédites du lieu et de l’espace, propose une quatrième approche, centrée elle sur la structure du texte. Postulée pour participer au projet d’explication des images médiales qui présideraient à notre territorialisation, car le matériau littéraire serait doté d’une aspiration réaliste qui en ferait un terrain d’enquête géographique privilégié, cette dernière approche raffine somme toute la lecture classique qui est faite en géographie des métaphores du territoire que propose la littérature.

Suit un second groupe de trois textes qui s’éloignent de ce premier regard extérieur et objectal et qui s’intéressent plus spécialement aux récits brefs, peu fréquentés en géographie, et à leurs vertus spatialisantes. Après avoir rappelé combien et pourquoi les géographes se sont initialement intéressés aux passages descriptifs supposés contenir l’essentiel de la matière géographique des romans, Brosseau illustre que la géographie se prive dès lors des autres instances créatives du récit qui contribuent elles aussi à l’invention d’espaces littéraires, c’est-à-dire d’espaces de sens autre. Ce faisant, les géographes ont indûment favorisé les lieux décrits renvoyant à un référent précis ou topos au détriment des diverses formes de spatialité relevant elles davantage de la chôra. Et pour illustrer son propos, Brosseau examine diverses nouvelles de Bukowski qui, pour pauvres qu’elles soient en processus descriptifs, n’en sont pas moins porteuses d’une spatialité complexe. Curieuse de voir comment la littérature peut parvenir à exprimer l’expérience du lieu, à la créer, à la reproduire, sinon à représenter ledit lieu ou à le faire surgir des profondeurs de l’imaginaire, Lahaie fait valoir que le point de vue adopté par les créateurs, qu’il soit descriptif ou narratif, est à considérer au premier chef, dans la mesure où la littérature a sa manière propre d’interpeller et de structurer le sens du lieu, et encore une manière variable selon le type de littérature. À cette fin, l’auteure explore le rôle joué par le médium et le genre littéraire choisis dans l’appropriation et la restitution du lieu en littérature, y distinguant notamment la mimèsis du réinvestissement propre à toute re-présentation, ce afin de mieux dégager l’apport du créateur vis-à-vis l’espace auquel il convie. S’inspirant de l’écocritique, qui cherche à dévoiler les présupposés culturels dans l’appréhension et la gestion de l’environnement, sinon à saisir les connexions qui lient le monde de la représentation artistique à celui de la nature, le texte de Paré explore les relations homme/nature telles qu’elles se profilent dans un recueil de nouvelles de Lise Tremblay. S’intéressant aux rapports de domination, de consommation ou de réappropriation qui régissent nos relations à nos milieux, ce tout spécialement lorsqu’ils émanent d’interlocuteurs-types urbains, ruraux et néo-ruraux, l’auteure analyse au moyen de cette oeuvre la relecture d’objet à objet et non plus d’être à objet que propose la littérature de nos habitats, migrations et prédations.

Un troisième groupe de textes investigue le genre romanesque pour illustrer la complémentarité du couple géographie et littérature, de même que la richesse des enseignements qu’il y a à tirer de leurs hybridations. Il y a d’une part la contribution de Breux qui, usant de la géocritique comme d’un dialogue entre géographie et littérature, décortique un roman de Louis Hamelin pour y faire valoir les interactions qui unissent espaces humains et littérature. Usant de la puissance spéculative et explicative de la littérature pour approfondir les espaces perçu et vécu du principal protagoniste de cette oeuvre, mais encore du processus de territorialisation-déterritorialisation et reterritorialisation propre à la géographie qui s’y dévoile, ce texte propose une analyse géocritique type qui, mariant géographie et littérature, a pour objectif de démontrer les possibilités et les apports de ce regard composite. Il y a d’autre part le texte de Le Bel et Tavares qui, désireux de donner une plus grande place à la production langagière dans l’étude des phénomènes sociospatiaux, interroge la relation qu’il y a entre genre littéraire et géographie imaginaire, ce à partir de deux romans de Luis Sepulveda. Mettant en relief le rôle du genre littéraire dans la coconstitution des structures discursives et des représentations, et attendu que les textes littéraires généreraient des représentations qui structurent tant nos géographies que nos spatialités, on y explore plus spécialement l’idée que la représentation du sous-continent qui y est esquissée serait le résultat de l’interaction entre les règles du genre littéraire retenu par l’auteur et le réalisme magique communément associé à la littérature sud-américaine.

Le quatrième groupe de textes se distingue des précédents en ceci qu’il s’intéresse spécifiquement aux impacts concrets que peut avoir la littérature sur notre compréhension d’un phénomène, et donc sur notre destinée socioterritoriale. Le texte de Koci s’emploie ainsi à démontrer que le rap, au moyen d’une grille d’analyse empruntant tant à la sémiologie qu’aux géographies culturelle et sociale, permet de mieux saisir en quoi la ségrégation socio-urbaine qui y prévaut influence la condition habitante des cités HLM françaises, et dès lors la territorialité de ceux qui y vivent. Mode d’expression existentiel et cathartique en vertu d’une liberté d’expression typique à toute littérature, le rap interrogerait la logique du lieu et explorerait la nature profonde du lien qui unit sujet et lieu. Référant aux usages faits d’un poème d’Alfred Desrochers par les partisans et opposants d’une privatisation partielle du parc national du Mont-Orford, Bédard examine enfin les fonctions symboliques et les vocations socio-identitaires pouvant être prêtées à un lieu et souligne combien elles sont complexes et dynamiques. Soucieux d’approfondir les modalités et les finalités géosymboliques de l’imaginaire collectif, ce dernier texte cherche à dégager l’apport de la littérature au sein de la séquence perception-compréhension-identification- représentation-recognition inhérente à tout aménagement du territoire ; à voir comment la littérature peut contribuer à la réappropriation d’un lieu, à la reterritorialisation des modes de vie de ceux qui l’habitent et à la requalification de ses paysages ; puis à constater en quoi l’artialisation du paysage peut concourir à réaffirmer le sentiment d’appartenance à un lieu en réinvestissant son sens.

Somme toute, ces huit textes tentent de brosser un portrait aussi large et juste que possible de ce qui se fait aujourd’hui à la rencontre de la géographie et de la littérature. Certes, les points de vue, théories et cas-types ici présentés et débattus ne couvrent pas tout le spectre de ce qui s’écrit, se pense ou se dit sur les contributions respectives et croisées de la littérature et de la géographie quant à la poïesis de notre condition géographique et de notre identité territoriale. Qu’à cela ne tienne ! L’objectif poursuivi est de faire état de l’avancement des recherches géolittéraires, voire de relancer le débat afin de mieux et davantage saisir l’indicible du lieu sans lequel ce dernier ne ferait pas sens, quitte à secouer un tant soit peu nos habitudes…